
"Chemin de la Rompure" [1] , jolie toponymie. Il est assez rare que le monde de la typographie corresponde aussi bien à la topographie d’un lieu. Quelques centaines de mètres après les hauts silos, la zone portuaire Nancy-Frouard s’apparente au terrain vague. La route goudronnée se scinde en plusieurs sentiers de terre dont le plus embroussaillé débouche sur une étroite presqu’île coincée entre la voie ferrée et la bifurcation du canal.
Une passerelle incertaine mène jusqu’au bâtiment repéré lors des trajets vers Paris. La supposée imprimerie a été abandonnée depuis longtemps et sa toiture s’effondre en son cœur. C’est le plein hiver, à travers les ronces on aperçoit la cour intérieure, semblable à un cloître. Son plan carré s’accompagne de baies toutes aussi régulières. Cette belle géométrie déchue surplombe une large étendue d’eau gelée recouverte d’une couche blanche, lisse et intacte. J’escalade une brèche du mur de parpaings sensé dissuader les intrus. Ce n’est qu’une fois à l’intérieur que je me sens coupable d’effraction : je ne m’attendais pas à trouver tant d’objets délaissées comme si l’entreprise avait fermé ses portes la veille. Paperasses, factures, photographies ... tant de documents jauins, pour certains centenaires. J’admire la calligraphie d’antan avec dans la main la fiche de "Nestor, Joseph Récu, 5ème régiment d’infanterie, Lille, marié trois enfants, entré le 21.3.17 à l’atelier fonderie au poste d’ébarbage, ancienne profession : cocher". Je la repose : je ne priverai personnes des accessoires du décor. Après le bruissement de la neige, mes pas font craquer les débris de verre et le plancher éventré de l’étage.
L’illusion de découvrir un jardin secret est forte malgré les graffitis qui rappellent qu’on est pas le premier explorateur à s’être hasardé dans la friche. J’y laisse aussi une trace : une petite pyramide de gravats dans la cour, installation dont je garde quelques pierres dans la main. Une fois dehors, quelques ricochets tenteront de rompre la glace, en vain.
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