Au mois de janvier 2012, une mobilisation voit le jour à Nancy face à la programmation de la destruction d’un édifice emblématique des réalisations expérimentales des années 1960-1970. Abandonné depuis près de 40 ans, l’immeuble prototype de Ludres est aujourd’hui le seul témoin du procédé innovant de la SIRH, Société Industrielle de Recherche et de réalisation de l’Habitat, créé par Claude Prouvé. Dans l’attente de la sauvegarde d’un ou plusieurs de ses modules, quelques lignes rappellent la genèse de cette construction.
L’immeuble expérimental de la SIRH, témoignage d’un procédé innovant
C’est à partir des recherches menées lors de ses études aux Beaux-arts que Claude Prouvé créé en 1969, avec l’ingénieur Georges Quentin et son père, le constructeur Jean Prouvé, la Société Industrielle de Recherche et de réalisation de l’Habitat (SIRH). Ses années de formation, aux côtés de son père, le conduisent en effet vers le sujet de l’industrialisation de l’habitat auquel il consacre son diplôme de fin d’études en 1965. Sujet précurseur pour l’époque, il obtient une mention très bien et est même proposé pour le prix Guadet du meilleur diplôme. Le projet est si bien étudié qu’il le reprend ainsi facilement quelques années plus tard pour le mettre en œuvre.
Axonométrie éclatée du procédé. Archives Modernes de l’Architecture Lorraine, Nancy.
Le procédé de construction consiste en une juxtaposition de cellules habitables, permettant un grand nombre de solutions distributives pour la réalisation de logements individuels ou collectifs. Les volumes habitables légers sont fabriqués en usine et en série. Le module de base est dessiné selon un plan carré de 3,80m de côté et de 2,50m sous plafond. Il est constitué d’éléments formant planchers et plafonds (bacs internes en acier galvanisé et tôle d’aluminium recuit à l’extérieur) et d’une structure en acier patinable. Les poteaux et les éléments horizontaux devaient être injectés de mousse polyuréthane. Les panneaux de façades qui closent l’ensemble sont soit pleins, soit percés de portes ou de fenêtres. Constitués d’un cadre bois, les parements collés pouvaient être réalisés en Glasal, Permalux, Lignarex, métal …
Ce système permet une grande flexibilité de construction et d’aménagement intérieur. Les cellules standards peuvent ainsi être réalisées en très grandes séries. Identiques au niveau de la fabrication, elles ne trouvent leur affectation qu’au moment de la mise en place des équipements techniques et des cloisonnements intérieurs. La flexibilité de ces cellules est au service de l’évolutivité des besoins des habitants, qui peuvent ainsi modifier la taille de leur logement, dans des configurations illimitées.
En raison de l’inventivité technique du procédé, de sa facilité d’utilisation, de sa flexibilité et de la réflexion sur l’industrialisation très aboutie dont il témoigne, le procédé de la SIRH bénéficie d’aides publiques à la recherche et au développement, dans le cadre du Plan Construction. Labellisé Modèle Innovation, cette distinction lui permet d’obtenir des subventions, toutefois conditionnées par la réalisation de prototypes. Après la réalisation de quelques unités dont deux habitations à Ludres (57 et 144 m²), la société, qui projette de bâtir dès 1974 des centaines de logements, lance un prototype d’immeuble pour un habitat collectif.
Transport d’un module pour la réalisation d’un prototype de logement individuel, 1972. Archives Modernes de l’Architecture Lorraine, Nancy.
Le chantier de l’immeuble expérimental de Ludres débute ainsi en 1973. Toutes les pièces réalisées en usine sont montées sur place par une équipe de seulement 3 à 4 personnes, dans un grand souci d’économie de la construction. Pour conserver un maximum de flexibilité, les cellules ne sont pas porteuses. Des poteaux sont insérés entre elles et le contreventement est assuré par les tours en béton qui abritent les circulations. Cet immeuble, qui comporte 8 niveaux et plus de 60 cellules, était destiné à abriter le siège social de la SIRH.
En octobre 1974, année qui devait voir l’achèvement du chantier, la SIRH est déclarée en liquidation de biens et les travaux de l’immeuble de Ludres sont arrêtés. Cette aventure s’arrête ainsi brutalement et le chantier est laissé à l’abandon jusqu’à aujourd’hui.
L’édifice témoigne d’un mode de conception dans lequel forme et structure sont pensées conjointement, ainsi que d’une réflexion sociale sur le logement de masse, dans un esprit qui prolonge celui de Jean Prouvé tout en étant empreint des idées d’une génération nouvelle. En effet, il intègre les principes d’ « architecture-système », ou mat building, défendus notamment par le groupe Team Ten dans les années 1960-1970. L’architecture de Claude Prouvé témoigne d’une conception marquée par les grands courants internationaux de l’architecture de l’époque, tout en étant héritière de pratiques locales et notamment de l’ingénieuse architecture industrialisée de son père. La participation de celui-ci à la conception du système est avérée, le procédé SIRH peut donc être considéré comme l’une des dernières expériences de Jean Prouvé dans le domaine de l’habitat industrialisé et témoigne de la manière dont son fils a intégré et prolongé nombre de ses préceptes.
Maquette de l’immeuble expérimental de Ludres. Archives Modernes de l’Architecture Lorraine, Nancy.
La qualité et l’intérêt architectural du procédé SIRH sont largement reconnus. Dans les années 1970, il reçoit un accueil très positif et bénéficie de plusieurs publications ainsi que d’une reconnaissance de son caractère innovant par l’État sous la forme du soutien du Plan Construction. Aujourd’hui, il suscite l’intérêt de plusieurs institutions : l’un des plus importants musées européens, le Centre Georges Pompidou à Paris, conserve les dessins et deux maquettes du projet dans ses collections. Par ailleurs, une thèse de doctorat est en cours de rédaction par Jean-Jacques Clauss, architecte, sur l’industrialisation de la construction chez Claude Prouvé. Cette recherche s’appuie largement sur l’intérêt que représente le procédé de la SIRH. De plus, une attention croissante est aujourd’hui portée à l’architecture de Claude Prouvé, notamment depuis la sauvegarde du Tri postal de Nancy et s’est récemment intensifiée depuis le décès de l’architecte en janvier 2012. Enfin, l’architecture des années 1960-1970 représente un domaine d’étude encore largement sous-exploré mais objet d’une considération nouvelle. L’attention portée par le FRAC Centre aux systèmes combinatoires expérimentaux de cette époque en témoigne ; elle est concrétisée par la conservation d’un module de Chanéac (prototype de cellule polyvalente, 1964, avec Jean Nicoulaud), recherche qui s’apparente au travail de la SIRH.
La sauvegarde d’une cellule de l’immeuble prototype, seul témoignage encore existant du procédé de la SIRH, et sa mise en valeur permettraient de contribuer à mieux documenter le procédé d’édification, à conserver la mémoire du système industrialisé qu’elle représente, et enfin à témoigner de l’état dans lequel cet édifice est parvenu, trente-huit ans après son abandon, inachevé et rongé par les intempéries, mais toujours témoin d’une vision de l’architecture caractéristique d’un lieu et surtout d’une époque dont l’histoire reste aujourd’hui à construire, constituant ainsi de précieux matériaux de réflexion et de recherche.
Fiche technique
- Localisation : Impasse Bernard Palissy, zone industrielle de Ludres, 54 710 LUDRES.
- Réalisation : Création de la société SIRH en 1969. Chantier de l’immeuble de Ludres débuté en 1973, arrêté en 1974.
- Concepteurs : Procédé de la SIRH créé par Claude Prouvé, avec Jean Prouvé et Georges Quentin. Mise en œuvre de l’immeuble de Ludres par le GEIS (Groupement d’Etudes et d’Implantation SIRH : Claude Prouvé, Jean-Luc André, Christian Viney, François Silvy-Leligois).
Voir la biographie de Claude Prouvé.
Licence
« Mémoire d’un prototype » texte de Caroline Bauer et Karine Thilleul avec le concours de Jean-Jacques Clauss, photographies Nicolas Waltefaugle est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.







